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Podcast « À propos » (Le Soir)

En 2016, à peine 20 % des communes wallonnes étaient dotées de caméras publiques. Aujourd’hui, la tendance s’est complètement inversée, les caméras de surveillance se multiplient en Belgique. « Le Vif », « Le Soir », la Ligue des droits humains et Technopolice.be ont mené une vaste enquête sur le sujet.

Au micro de Laure Dewit, Arthur Sente expose les résultats de cette enquête et en raconte les coulisses.

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Généralisation de la vidéosurveillance en Belgique

Bruxelles, 5 novembre 2025 – Le collectif Technopolice BXL et la Ligue des droits humains, avec le soutien du Soir et du Vif, publient le dossier « Sous surveillance », résultat d’une recherche sur la vidéosurveillance dans les communes belges francophones. Des articles seront publiés toute la semaine par ces deux média, tant sur le web que sur papier. Grâce à une longue campagne de demandes d’accès aux documents administratifs, nous avons récolté des données révélant un niveau de surveillance alarmant.

Notre enquête met en lumière une explosion du nombre de caméras de surveillance en Belgique francophone. En 2016, seules 20 % des communes de la Fédération Wallonie-Bruxelles y avaient recours. Aujourd’hui, le ratio s’est inversé et 80 % des communes disposent de caméras de surveillance dans l’espace public. Dans les communes qui disposaient déjà de caméras en 2016, on estime que leur nombre a doublé en dix ans*. Technopolice BXL déplore cette évolution sécuritaire pour plusieurs raisons.

Après exclusion des communes pour lesquelles nous ne disposions pas de données (grisées sur la carte) et celles ne possédant pas de caméras (en bleu sur la carte), les communes restantes ont été divisées en quatre groupes de taille égale (quartiles).
En rouge, on retrouve les communes les plus vidéosurveillées ; en orange, les moyennes hautes ; en couleur crème, les moyennes basses ; et enfin en vert, les densités les plus faibles.
Ont été comptabilisées tant les caméras fixes classiques, que les caméras temporaires et les ANPR.
Cliquer ici pour afficher la carte détaillée

Le technosolutionnisme nous empêche d’aborder les problèmes autrement que par la répression

La vidéosurveillance est souvent présentée comme une solution miracle à tous les problèmes de sécurité, prétendant pouvoir lutter tant contre le terrorisme que contre n’importe quel délit ou « incivilité ». On voit ainsi proliférer des caméras à reconnaissance de plaques (ANPR) pour gérer l’accès aux zones piétonnes, ou des caméras temporaires à proximité des bulles à verre pour identifier les responsables de dépôts clandestins. Cette banalisation de la vidéosurveillance détourne des ressources publiques vers des technologies coûteuses et inefficaces. Plutôt que d’investir dans des mesures sociales et de réduction des risques, les pouvoirs publics privilégient une approche répressive qui ne résout pas les causes profondes de l’insécurité comme les inégalités sociales.

La sécurité est un business

Derrière cette expansion de la vidéosurveillance se cachent des intérêts économiques majeurs. De nombreuses entreprises privées profitent de ce marché lucratif, en faisant fi des droits fondamentaux. Par exemple, le consortium Proximus-Trafiroad a décroché un contrat de plus de 30 millions d’euros pour équiper les principales routes belges de caméras ANPR. On constate aussi qu’à côté de nombre d’acteurs locaux (CCDA, Macq, Tein…), des multinationales s’assurent de larges parts de marché, comme Securitas pour les bodycams, ou Equans (filiale de Bouygues) pour la vidéosurveillance classique**. Nous avons recensé pas moins de 6000 caméras publiques en Belgique francophone, soit un investissement de l’ordre de 150 à 200 millions d’euros. La sécurité devient ainsi une marchandise, source de rentabilité aux frais des contribuables.

La surveillance renforce les logiques de contrôle classistes et racistes

Nos recherches montrent que la vidéosurveillance cible de manière disproportionnée les communes denses, avec quantité d’immeubles à appartements, où résident les gens les plus défavorisés, notamment issus de l’immigration. A l’inverse, on retrouve des corrélations négatives entre la densité de caméras et des caractéristiques comme des revenus supérieurs à la moyenne, ou des maisons quatre façades en zone résidentielle, relativement rurales. Il est difficile de savoir dans quelle mesure cet état de fait est intentionnel ou non. Quoi qu’il en soit, la vidéosurveillance reproduit une approche sécuritaire discriminatoire qui renforce les inégalités raciales et sociales.

Ce graphe représente les corrélations de Spearman entre la densité de caméras de surveillance par commune en Belgique francophone fin 2024 et différentes variables. Plus la corrélation est proche de 1, plus les variables sont corrélées entre elles (c’est-à-dire qu’elles évoluent de concert, sans que cela ne suffise à établir une relation de cause à effet). Plus la corrélation approche de -1, plus les variables évoluent en sens opposés. Ont été comptabilisées tant les caméras fixes classiques, que les caméras temporaires et les ANPR.

Pour un moratoire sur la vidéosurveillance !

Technopolice BXL exige des autorités de stopper net la prolifération de la vidéosurveillance sous toutes ses formes tant qu’un débat sérieux n’a pas été mené sur les réelles menaces qui pèsent sur la sécurité des habitant·es. Un tel débat doit permettre d’explorer les alternatives à cette logique sécuritaire, qui s’appuient sur les solidarités locales et la justice sociale.


* Cette comparaison sur dix ans est rendue possible par les précédentes études réalisées en Wallonie et à Bruxelles :

  • Perrine Vanmeerbeek ; Franck Dumortier ; Nathalie Grandjean et Sarah Gallez, 2016. PTZ Pilot. L’acceptabilité juridique et sociale des caméras PTZ. Namur : CRIDS.
  • Pauline De Keersmaecker et Corentin Debailleul, 2016. Répartition géographique de la vidéosurveillance dans les lieux publics de la Région de Bruxelles-Capitale. Brussels Studies. 10 octobre 2016. DOI : 10.4000/brussels.1422

** Nous avons l’ambition de mettre en ligne une base de données recensant les achats de matériel de surveillance par les autorités belges dans le courant de l’année 2026.


Technopolice BXL. « Généralisation de la vidéosurveillance en Belgique ». Communiqué. 05/11/2025.

Ligue des droits humains. « Vidéosurveillance : la Ligue des droits humains demande un moratoire sur l’installation de nouvelles caméras en Belgique francophone ». Communiqué. 05/11/2025.

Candice Bussoli, Joël Matriche, Arthur Sente, Xavier Counasse (avec « Le Vif », la Ligue des droits humains et Technopolice.be). « En dix ans, la vidéosurveillance a conquis plus de trois communes sur quatre à Bruxelles et en Wallonie (carte interactive) ». Le Soir. 05/11/2025.

Thierry Denoël. « À quel point êtes-vous surveillés ? Enquête inédite sur les caméras dans l’espace public (carte interactive) ». Le Vif. 05/11/2025.

Candice Bussoli. « Vrai ou faux : la droite installe-t-elle plus de caméras de surveillance que la gauche ? ». Le Soir. 05/11/2025.

Laurence van Ruymbeke. « Les caméras de surveillance ne sont pas utilisées pour ce à quoi elles étaient censées servir : pourquoi personne ne les remet en cause ». Le Vif. 05/11/2025.

Laure Dewit, Arthur Sente. Les coulisses de l’enquête collaborative «Sous surveillance» sur les caméras publiques. Le Soir. Podcast « Grand angle ». 05/11/2025.

Dépêches parues dans La Libre, dans L’Avenir, dans 7Dimanche, dans GrenzEcho, et dans Bruxelles Today. 05/11/2025.

Arthur Sente. « L’exploitation caméra dans les enquêtes, le premier réflexe » & « Avec les caméras ANPR, l’essor discret du contrôle algorithmique permanent ». Le Soir. 06/11/2025.

Laure Dewit. « Sous surveillance : l’enquête collaborative sur la vidéosurveillance en Belgique ». Le Soir. Vidéo. 07/11/2025.

Christophe Leroy. « Le discret business des caméras de surveillance, entre démarchages et accointances politiques ». Le Vif. 07/11/2025.

Arthur Sente. « Bruxelles : des vols de drones illégaux menés par la police ». Le Soir. 07/11/2025.

Joël Matriche. « Vidéosurveillance et citoyens : les caméras, j’y pense et puis j’oublie » & « Maud Girault : un champ obstrué ». Le Soir. 08/11/2025.

Laurence van Ruymbeke. « La hausse vertigineuse des caméras dans les transports publics : voici à quoi elles servent vraiment ». Le Vif. 09/11/2025.

Stéphanie Triest, Pierre Deleau. « Caméras de vidéosurveillance : partout à Bruxelles, de plus en plus en Wallonie ». RTBF. La Une : Journaux télévisés de 13h et 19h30 & La Première : journal parlé. 09/11/2025.

Arthur Sente. « Jurbise, capitale wallonne des caméras » & « Marché public de vidéosurveillance à Jurbise : quand l’ami intime du directeur général rafle la mise ». Le Soir. 10/11/2025.

« Surveillance : Une enquête révèle l’étendue des dispositifs de surveillance à Bruxelles et en Wallonie ». Bruxelles dévie. 30/11/2025.

Arthur Sente. « Marché d’installation de caméras à Jurbise : le parquet de Mons a ouvert une information judiciaire ». Le Soir. 02/12/2025.


À propos du collectif Technopolice BXL

Depuis 2019, la campagne Technopolice documente et critique les projets de « smart city » et la prolifération des technologies de surveillance en France et en Belgique. Fondé en janvier 2021, l’objectif du collectif Technopolice BXL est de rendre visibles les menaces liberticides que représentent ces outils de contrôle en région bruxelloise, en centralisant l’information les concernant sur une plateforme accessibles à tout·es. Au travers de ce travail informatif, nous souhaitons donner à chacun·e la possibilité d’appréhender ces enjeux, de bâtir des outils et des stratégies de résistance contre la surveillance, afin que le déploiement de ces outils policiers s’enraye, que la militarisation de l’espace public soit mise en échec et qu’in fine, la technopolice trépasse !

technopolice.be
contact@technopolice.be

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Les stratégies cartographiques au cœur de la campagne Technopolice

La revue académique Mappemonde a récemment publié l’article « Les stratégies cartographiques des membres de la plateforme Technopolice.fr ». Malgré son titre, le texte traite tout autant de ce qui est fait en France qu’à Bruxelles.

Voici le résumé de l’article :

Conséquence de la transformation des cadres institutionnels du contrôle et de la sécurité, le déploiement de la vidéosurveillance dans l’espace public est aujourd’hui contesté par plusieurs collectifs militants qui s’organisent à travers des modes d’action cartographiques. Leurs pratiques entendent dénoncer, en la visibilisant, une nouvelle dimension techno-sécuritaire des rapports de pouvoir qui structurent l’espace. Grâce aux résultats d’une enquête de terrain menée auprès des membres de la plateforme Technopolice, nous montrons que le rôle stratégique de la cartographie collaborative dans leurs actions politiques réside dans ses fonctions agrégatives et multiscalaires. La diffusion de cartes et leur production apparaissent alors comme des moyens complémentaires, analytiques et symboliques, utilisés par les militants pour mieux appréhender et sensibiliser le public au phénomène auquel ils s’opposent.

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Les espaces communs contre l’espace public

Début 2021, deux chercheurs ont proposé sur le forum de technopolice.fr d’étudier la campagne Technopolice, son mode d’organisation et la possibilité d’opposer un autre type d’espace à l’ordre établi. Nous les avions alors accueillis à Bruxelles à l’occasion d’une balade cartographique.

Le résultat de cette recherche a finalement été publié, dans un numéro de la revue Géocarrefour entièrement anonyme et consacré à la géographie anarchiste, sous le titre : « Des espaces communs face à l’imposition de l’espace public : la résistance organisée de Technopolice contre la vidéosurveillance« .

Résumé :

La résistance organisée face à la vidéosurveillance publique signifie plus qu’une opposition à la surveillance, elle ouvre la possibilité d’une critique de l’espace public et de son dépassement par la notion d’« espace commun ». La thèse défendue dans cet article s’appuie sur une recherche de terrain menée auprès de collectifs actifs dans la campagne Technopolice, dédiée à la résistance à la surveillance urbaine (entretiens, observations et participations à leurs activités). Après avoir fait le constat de l’algorithmisation croissante du contrôle de l’espace public, l’article se penche sur la structure organisationnelle décentralisée de Technopolice, reliant des groupes locaux autonomes via une plateforme centralisant des informations et favorisant la participation des habitant·es pour contester la légalité de la surveillance. L’enjeu est de démontrer que l’organisation de Technopolice reflète une autodétermination collective qui génère un espace politique alternatif remettant en question l’ordre établi de l’espace public et ses fondements philosophiques.

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Technopolice: vigilance et auto-défense numérique

Article de Laure de Hesselle pour le magazine Imagine 145, été 2021.

Le collectif Technopolice lutte contre la surveillance massive de nos faits et gestes à laquelle nous sommes soumis. Ses armes : l’information, la conscientisation, par le biais de balades et d’ateliers d’auto-défense numérique.

« Pour les caméras privées, regardez plutôt à la hauteur des portes. Les publiques sont souvent placées plus haut, ce sont de plus gros modèles multidirectionnels. » Par petits groupes de quatre, la vingtaine de participants à la balade de cartographie de la surveillance organisée par le collectif Technopolice s’égaye dans le quartier de la gare du Nord. À chaque groupe sa zone – la nôtre est coloriée en brun sur la carte. Catherine accompagne son fils Thom [1] : « C’est un sujet qui m’inquiète. Je n’ai rien à cacher, mais le fait d’être toujours potentiellement surveillée me donne le sentiment d’une perte de liberté. » Dès les premiers cent mètres, une caméra pointe son objectif au-dessus d’une porte. « Il est autorisé de filmer exclusivement son espace privé, remarque Corentin, membre de Technopolice, mais l’angle de prise de vue est très souvent beaucoup plus large. Et la police n’est pas vraiment contre… Elle est plutôt intéressée de savoir qu’une caméra existe – il faut lui déclarer son installation. » Une plaque signalant le dispositif est aussi censée être apposée. Au long des rues, tous les cas sont visibles : des caméras sans plaque, des plaques sans caméra – un espoir de dissuasion à moindres frais ? – et, quelquefois tout de même, les deux.

Dans tous les coins de ce quartier populaire, les objectifs qui surveillent les passants sont présents. Au-dessus des boutiques, des garages, des cafés, des feux rouges, de chaque place publique, à la porte d’une église même. « C’est un peu le jeu ‘‘Où est Charlie ?’’ » [2], rigole Thom. « Je ne peux plus partir en vacances sans voir des caméras partout », constate Corentin. Même des maisons privées sont munies de ces petits engins espions. « Les caméras publiques sont plus nombreuses dans le centre ville, les centres commerçants, poursuit le membre de Technopolice, et dans les quartiers populaires autour de ces centres – Matonge, Cureghem, Molenbeek, ici… Mais les divergences se réduisent parce qu’il y a de plus en plus de caméras, sur tous les territoires. » Surveillance des dépôts clandestins et des bulles à verre, respect de la Zone de basse émission, les raisons invoquées pour ajouter de nouveaux dispositifs ne manquent pas. « Et l’arrivée des petites caméras reliées simplement à un ordinateur a fait encore augmenter la présence des systèmes privés – même si elles ne sont pas nécessairement en fonction, ou n’enregistrent rien, les gens ayant l’idée que leur simple présence est dissuasive. »

Au fil des rues, Catherine et Corentin entrent sur une carte dans leur smartphone (le collectif en a à disposition pour tous ceux qui n’en possèdent pas) la position des caméras. L’impression est désagréable : elles sont absolument partout… Thom, qui est cameraman, s’intéresse évidemment beaucoup à cette présence continuelle de l’image. « Les caméras colonisent notre quotidien, mais il y a toujours un hors-champ… La majorité des crimes se passent hors-champ, alors à quoi servent réellement ces caméras ? » Matvei, qui vient de sillonner entre autres la très commerçante et populaire rue de Brabant, constate : « Plein de gens se surveillent eux-mêmes, finalement… Et si la police a envie de traquer mon trajet, rien de plus facile, je n’ai pas croisé une rue sans caméra… » Cap, militant d’Extinction Rebellion, a d’ailleurs renoncé à les éviter lors de ses actions de désobéissance civile. « C’est un peu décourageant cette impression que la majorité des citoyens se dit que si tu n’as rien à cacher ce n’est pas un problème. Mais venir ici permet de se sentir moins seul, de quitter un peu son écran pour réinvestir l’espace public. »

Une surveillance tangible

« Nous avons eu cette idée de balades précisément pour rendre cette surveillance visible, tangible », explique Pavel, membre de Technopolice. « C’est une porte d’entrée vers différents enjeux qui ne sont jamais discutés, complète Julien, autre militant du collectif. Qui paye pour tout ce matériel, par exemple ? Qui surveille-t-on, pourquoi ? Qui définit ce que sont les ‘‘comportements suspects’’ ? Ce sont des questions démocratiques qui ne sont jamais posées. »

Plus largement, c’est notre société de surveillance et de contrôle social que critique le collectif. Avec pour première arme la conscientisation. Technopolice cartographie, mais aussi collecte et diffuse les éléments d’information dont il dispose, organise des formations. « Nous cherchons à donner des clés de compréhension aux gens. Mieux comprendre ces enjeux permet de trouver des pistes de résistance. » Car la surveillance ne cesse de s’étendre, et la crise du Covid a encore renforcé le mouvement. Les drones se multiplient lors des manifestations – ou des soirées dans des jardins… La reconnaissance faciale devient possible avec de plus en plus de dispositifs. « A la gare du Midi, les caméras sont à présent installées pour faire face aux portes d’entrée, d’ascenseurs, d’escalators. La reconnaissance est utilisée à l’aéroport… Un centre de vidéosurveillance n’a pas le droit d’en faire, mais avoir une photo de quelqu’un et repérer cette personne dans une foule est autorisé. La reconnaissance faciale est pourtant une technique très problématique, où les faux positifs sont nombreux, les biais raciaux aussi. »

La 5G est un exemple emblématique de cette extension du domaine de la surveillance. « Elle pose évidemment un énorme problème écologique, expose Pavel, mais si nous prenons les lunettes de la surveillance, la 5G facilitera largement la mise en place des caméras : à l’heure actuelle il faut des câbles de fibre optique, ouvrir les trottoirs, ou utiliser un réseau wifi pas toujours stable. Ce ne sera plus le cas. L’ensemble des dispositifs de vidéosurveillance pourra être connecté en faisant tourner la reconnaissance faciale. » Sans compter la triangulation des téléphones portables, dont la précision passe d’une centaine de mètres aujourd’hui à quelques centimètres avec la 5G, ou la collecte (encore plus) massive de données par les Gafam. En étudiant les demandes de permis, Technopolice a réalisé une carte des antennes 5G (« light » ou standard) déjà installées (même si encore inactives probablement en Wallonie). « C’est un symbole de l’argument ‘‘on ne peut pas arrêter le progrès’’, commente Julien. Et on ne regarde alors pas les externalités… »

La liste est longue de ce « solutionnisme technologique », comme le dénonce Pavel. Plutôt que de diminuer les flux de transports en ville, on les « optimise » à coups de dispositifs techniques ; on installe des poubelles « intelligentes », qui consomment de l’énergie, plutôt que de les faire contrôler par des humains ; on multiplie les technologies de surveillance avec l’argument de contrer le terrorisme (« alors que ce n’est pas ça qui l’arrêtera ») plutôt que de chercher à en dénouer les raisons ; on prône l’usage d’une application Coronalert (« sans que rien ne prouve son efficacité ») plutôt que d’investir dans les hôpitaux… « Toutes ces problématiques sont transformées en questions techniques auxquelles des solutions technologiques pourraient répondre pour montrer ainsi qu’on fait quelque chose, mais sans remonter à leurs sources. Nous voulons remettre la technologie dans son contexte politique. »

Rien à cacher

Une trentaine de personnes sont réunies ce dimanche soir de mai. Au programme, un atelier d’auto-défense numérique. Ordinateurs et téléphones portables sont des portes largement ouvertes pour qui veut sur nos habitudes, nos liens, nos faits et gestes, nos opinions, nos préférences. Nous le savons à peu près tous – et les révélations d’Edward Snowden entre autres l’ont largement mis en lumière – et pourtant bien peu d’entre nous s’en indignent et agissent en conséquence. Car, comme le disait Catherine lors de la balade, « nous n’avons rien à cacher ». C’est un argument contre lequel se bat Technopolice avec force. « Si je n’ai rien à me reprocher, je n’ai rien à craindre… Nous sommes dans un État de droit, il y a des garde-fous, rien de grave ne peut arriver… » Le groupe tente de faire prendre conscience de la dimension collective de cette question et de notre responsabilité citoyenne par rapport à ceux qui n’ont pas la chance « de correspondre à la norme dominante ».

« Car ce ‘‘je n’ai rien à cacher’’ est lié d’abord à un ordre actuel qui fonctionne selon notre intérêt, explique Pavel. Mais cet ordre n’est pas favorable à tous, de plus petits groupes dans la société ne correspondent pas à la norme majoritaire. Et puis cette norme peut changer, des comportements acceptables aujourd’hui peuvent ne plus l’être demain ou dans un autre contexte. » Or si l’écrasante majorité des mails échangés, des recherches sur Internet, des consultations de sites se font sans le moindre cryptage et confidentialité, ceux qui y ont recourt par nécessité sont immédiatement perçus comme suspects. « C’est collectivement que nous pouvons protéger les minorités, la démocratie », insiste Julien. Si même les envois de photos de chats sont chiffrés, ceux qui contiennent des informations véritablement sensibles ont plus de chance de passer inaperçus. « En réalité, nous avons tous quelque chose à cacher, poursuivent les membres du collectif. Il n’y a pas grand monde qui donnerait volontiers son code d’accès à sa boîte mail. Et ce n’est pas parce qu’on veut cacher quelque chose, qu’on préfère l’anonymat, qu’on a fait quelque chose de mal ! » Avoir une vie véritablement privée, se soustraire au regard des autres est capital pour la construction de soi, de son autonomie, pour se donner le droit à l’erreur et au changement. « L’auto-censure n’est pas le seul problème potentiel, ajoute Pavel, se savoir surveillé induit une pensée de meute et rend très difficile le développement d’une pensée dissidente. Cela pose question en démocratie… »

Dans l’assemblée, Arthur, jeune étudiant qui s’intéresse à la digitalisation de la société, s’inquiète du peu de questions que nous nous posons. « Nous sommes sur WhatsApp, c’est confortable, et on y reste, même si nous savons qu’il y a un problème… C’est vraiment important de réfléchir à ce type de choses. » Sa voisine Céline, une professeure, abonde dans le même sens avec l’entrée de Microsoft et de son logiciel Teams à l’école. « Souvent on se dit qu’on n’arrivera pas à faire changer les choses, qu’on est trop peu à se sentir concernés… et on ne bouge pas. Mais dorénavant je vais passer à Linux et faire tout en crypté ! »

Du côté des orateurs, Pavel et Bernard tentent (avec succès) d’être les plus didactiques possible, même si le public de ce soir-là est majoritairement composé de personnes déjà averties. « Notre but est de montrer à quel point nous sommes surveillés. À chacun ensuite de choisir son modèle de menace et d’adapter ses comportements en conséquence. En sécurité informatique il faut d’abord avoir une compréhension du système, sinon un outil peut être mal utilisé et procurer un (faux) sentiment de sécurité. » Dans quelle mesure ai-je besoin de me protéger ? Qu’est-ce que je veux protéger ? De qui ? Quelles difficultés suis-je prêt à rencontrer pour tenter de prévenir les conséquences potentielles d’une surveillance ?

Juliette, une des militantes de Technopolice, écoute attentivement dans le fond de la salle. « Je débute dans ma recherche d’autonomie, témoigne-t-elle, j’ai commencé à m’intéresser aux alternatives parce que je me sentais un peu inscrite malgré moi sur les réseaux sociaux notamment. C’est moins confortable, mais cela me permet de garder une distance critique par rapport à ce que je fais, d’en prendre plus conscience. C’est un choix politique. » Schémas à l’appui, on passe en revue l’intérêt des logiciels libres, « une bataille fondamentale à mener : soit c’est le logiciel qui contrôle l’utilisateur, soit c’est l’utilisateur qui contrôle le logiciel » ; on détaille ce qui se passe derrière notre écran lorsque nous consultons une page web, et comment notre fournisseur d’accès et notre moteur de recherche récoltent ainsi une mine d’informations, tout comme les multiples trackers et cookies présents sur la moindre page [3] ; avant de passer au téléphone mobile – « une seule vraie solution, vous en débarrasser… » À défaut, Pavel lui a au moins « dégooglisé » son smartphone. « Mais c’est long, compliqué, et ça ne fonctionne pas toujours. » Comme l’explique Bernard, la protection des communications est très pauvre, et « pour vous contacter on doit savoir où vous êtes, donc on peut vous tracker. Et même si votre téléphone est protégé au maximum, il est toujours possible d’en tirer plein d’informations… »

Le dimanche suivant, à la fin de la balade, Lucien explique les sacrifices auxquels il a consenti pour rendre un peu plus privés ses usages numériques. « Certains logiciels, systèmes ou applications sont facilement remplaçables, d’autres pas vraiment. Je fais des concessions sur le confort c’est évident, c’est moins rapide, parfois chiant. Mais ça vaut la peine, même si ce n’est pas à fond. Déjà être sur Signal plutôt que WhatsApp : j’ai réussi à convaincre d’autres personnes d’y passer, c’est déjà ça, c’est déjà une petite baisse du niveau de surveillance. »

Se réapproprier ces outils est un premier pas. Technopolice a d’ailleurs programmé une séance « cours pratique » à la rentrée, pour aider ceux qui veulent se lancer dans la bataille pour la protection de leur vie privée et de notre vie démocratique. « C’est important que les militants de toutes sortes de luttes se penchent sur cette question, conclut Pavel. Car elle est la base de toutes les autres, elle est essentielle. »

[1] Certains noms ont été modifiés pour respecter l’anonymat de nos interlocuteurs.

[2] Livres-jeux dont l’objectif est de retrouver sur une image très dense et chargée un personnage à bonnet et pull marin, Charlie.

[3] Mais pas sur le site d’Imagine !

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Communiqué

Installation cartographique: vernissage

Design : Arshia Azmat

Nous vous invitons à nous rejoindre ce mercredi 30 juin à 18h pour le vernissage de notre installation cartographique sur la façade de l’asbl constant, Rue du Fort n°5, à deux pas du Parvis de Saint-Gilles.

Si vous n’êtes pas disponible mercredi, notez tout de même l’adresse, la carte restera installée tout l’été !