
Cet article a été publié en juin 2025 dans le cinquième numéro de la revue Curseurs.
I. Les technologies militaires au croisement de l’économie et de la diplomatie israéliennes
Comme le révèle un livre paru récemment, The Palestine Laboratory, écrit par le journaliste Antony Loewenstein, le complexe militaro-industriel israélien utilise les territoires palestiniens occupés comme terrain d’essai pour ses technologies militaires et de surveillance. Sous occupation militaire, les Palestinien·nes se retrouvent exposé·es à des dispositifs technologiques avancés (drones, reconnaissance faciale, surveillance du réseau téléphonique, etc.). Ces technologies peuvent ensuite être étiquetées comme testées en conditions réelles sur le champ de bataille, pour être exportées dans le monde entier, vers des démocraties mais aussi vers des régimes autoritaires.
Au cœur de l’économie du pays
Israël est la 29e puissance mondiale en termes de PIB (la Belgique est 22e). D’après la « SIPRI Fact Sheet » d’avril 2024, le pays débourse environ 30 milliards de dollars, ce qui représente 5 % de son PIB, en dépenses militaires, soit quatre fois plus que la Belgique, le plaçant parmi les plus dépensiers en la matière. Surnommé « Silicon Wady », le secteur de la haute technologie représente un cinquième du PIB d’Israël et près de la moitié de ses exportations. À la croisée de la tech et de la sécurité, le secteur de la haute-technologie militaire est le quatrième le plus important du pays d’après les données publiées fin mars 2025 par la bourse de Tel-Aviv. Et dans le top 10 des plus grosses sociétés du pays recensées par le classement annuel Forbes Global 2000, on retrouve en 2024 l’entreprise de cybersécurité Check Point (ça ne s’invente pas).
L’anthropologue Erella Grassiani a montré comment l’expérience sécuritaire israélienne se transforme en capital, contribuant à la création de la « marque » Israël en matière de sécurité. Les technologies et l’expertise israéliennes sont vendues comme efficaces et de très haute qualité. Le discours promotionnels entourant ses nouvelles technologies de contrôle et de surveillance met en avant la réussite de la logique sécuritaire israélienne fondée sur la domination technologique. Comme l’explique à son tour l’anthropologue Maya Avis, dans son article « Shaping surveillance futures: Palestinian responses to Israeli surveillance technologies », l’État israélien performe cette domination en publiant des informations sur les “succès” rencontrés à l’aide de ses technologies afin de se présenter comme capable de dominer une région « hostile » grâce à sa sophistication technologique.
Le monde de la haute technologie israélienne est étroitement imbriqué avec celui de l’armée. Les ingénieur·es ayant servi dans des unités spéciales de Tsahal passent ensuite dans le secteur privé en y apportant leurs compétences, mais aussi leur vision du monde. Ces individus sont souvent réservistes et restent donc liés à l’armée, ayant l’occasion de tester eux-mêmes les outils qu’ils développent par ailleurs dans le privé. Nombre de start-ups ont ainsi été créées par d’anciens membres de l’Unité 8200.
L’Unité 8200 est « l’unité de renseignement de l’armée israélienne chargée des opérations clandestines, de la collecte de renseignements d’origine électromagnétique (SIGINT), du décryptage de codes, du contre-espionnage, de la cyberguerre, du renseignement militaire et de la surveillance » (Wikipédia). Elle est responsable du développement de « Gospel », un système d’IA qui génère des cibles pour les bombardements de l’armée de l’air israélienne à Gaza, et ce à un rythme nettement supérieur à celui permis par leur détermination manuelle. Ce système a contribué à faciliter le bombardement intensif de Gaza et le meurtre de Palestinien·nes lors de la récente escalade de la violence israélienne.
La surveillance israélienne est souvent présentée comme extrêmement efficace et à la pointe de la technologie, en particulier en termes de renseignement. Cependant, l’attaque du 7 octobre 2023, menée par le Hamas, a mis en lumière les limites des capacités de surveillance israéliennes. Malgré ses systèmes de surveillance réputés infaillible, cette attaque a surpris Israël, dont les capacités de réponse ont été dépassées.
La tech comme outil de diplomatie israélienne
L’exportation d’armes et de technologies militaires par Israël joue aussi un rôle central dans sa stratégie politique et diplomatique, notamment en matière de normalisation sur la scène internationale. Comme l’explique Yossi Melman dans un article pour le quotidien Haaretz, cela permet à Israël de tisser des alliances stratégiques, y compris avec des pays qui n’avaient pas historiquement d’affinités politiques avec lui.
Dès ses débuts, Israël a cherché à obtenir une légitimité sur la scène internationale et à établir des relations diplomatiques avec le plus grand nombre d’États. L’adhésion à l’ONU en 1949, puis les accords bilatéraux conclus au fil des décennies, illustrent cette volonté. Cependant, malgré ces efforts, Israël reste confronté à un isolement relatif, notamment au sein de l’ONU, où des résolutions critiques sont régulièrement adoptées contre lui. Cet isolement est renforcé par le refus historique de nombreux pays arabes de reconnaître l’État d’Israël, ainsi que par le boycott économique et diplomatique mené par la Ligue arabe pendant plusieurs décennies. Les différentes guerres (1948, 1956, 1967, 1973), l’accélération de la colonisation en Cisjordanie, les déplacements forcés de populations et les destructions à grande échelle, notamment à Gaza, ainsi que le génocide après le 7 octobre 2023 ont eu un impact majeur sur l’image d’Israël et son intégration dans certaines instances internationales.

L’alliance avec les États-Unis constitue un pilier fondamental de la diplomatie israélienne. Washington offre un soutien économique et militaire massif à Tel-Aviv. Israël reçoit près de quatre milliards de dollars par an d’aide militaire des États-Unis, soit l’un des plus grands montants d’aide étrangère au monde. De plus les États-Unis protègent Israël sur la scène internationale en bloquant les résolutions du conseil de sécurités de l’ONU critiques envers ses politiques. Cette couverture diplomatique permet à Israël de poursuivre l’expansion de ses colonies en Cisjordanie et la continuation du génocide sans crainte de sanctions. Réciproquement, pour les USA, Israël occupe une position stratégique. Le Moyen-Orient est une région clé en raison de ses immenses réserves d’hydrocarbures. Bien qu’Israël ne soit pas lui-même un producteur de pétrole, il garantit un équilibre des forces favorable aux intérêts occidentaux. En soutenant Israël, les USA maintiennent une présence militaire et politique stable pour empêcher tout contrôle indépendant des ressources énergétiques.
Tout en maintenant une alliance stratégique solide avec les États-Unis, Israël cherche à diversifier ses partenariats en nouant des relations stratégiques et commerciales avec des pays d’Afrique, d’Asie, ainsi qu’avec certains États du Moyen-Orient, y compris ceux avec lesquels il a longtemps été en conflit. Après les accords de paix avec l’Égypte (1979) et la Jordanie (1994), les Accords d’Abraham (2020) ont permis d’établir des relations officielles avec les Émirats arabes unis, Bahreïn, le Maroc et le Soudan, sans faire de concessions majeures sur la question palestinienne. Cette dynamique s’explique en partie par des intérêts économiques et sécuritaires des États arabes eux-mêmes, notamment leur volonté de renforcer leur coopération militaire face à la menace iranienne. Cette normalisation s’est accompagnée d’une poursuite des politiques de colonisation en Cisjordanie, ce qui marque un abandon de la question palestinienne de la part de plusieurs pays arabes. Cependant l’attaque menée par les différentes factions de la résistance palestinienne le 7 octobre 2023 a généré un enchaînement de réactions politiques et diplomatiques qui ont ralenti, voire gelé, la dynamique de normalisation des relations entre Israël et certaines nations arabes.

L’exportation de technologies de cybersécurité permet également à Israël de se positionner comme un allié clé dans la lutte contre le « terrorisme », renforçant ainsi son rôle dans les alliances techno-sécuritaires. Ces technologies ne sont pas seulement des outils militaires, elles sont souvent accompagnées de programmes de formation, d’échanges universitaires et de coopérations industrielles, renforçant ainsi l’influence israélienne dans les secteurs scientifiques et économiques des pays partenaires tout en projetant l’image d’Israël en tant que « leader global dans le domaine de la sécurité ».
II. L’industrie militaire israélienne s’exporte en Belgique
À Anvers, en 2024, les conseillers communaux PTB ont interpellé la police locale quant à la provenance des dispositifs qu’elle utilise. Il en ressort, au cours de la séance du conseil communal du 27 janvier 2025, que le réseau de vidéosurveillance de la police d’Anvers repose sur des boitiers de communication fournis par les sociétés israéliennes Siklu (du groupe Ceragon) et Radwin. Mais la police anversoise déclare aussi recourir aux produits de la société Cellebrite pour exploiter le contenu de smartphones de suspects. Le PTB anversois estime qu’en tout, ce n’est pas moins de deux millions d’euros que la Ville aurait dépensé en matériel de surveillance israélien. Il appelle à cesser toute collaboration avec ces entreprises et à instaurer un moratoire sur l’achat de matériel policier israélien.
Tout cela pourrait être anecdotique si la zone de police d’Anvers n’était pas la plus grosse zone du pays et elle ne jouait pas un rôle si important dans le paysage policier belge. En effet, il est courant que la police anversoise passe un marché avec un fournisseur privé pour qu’il soit ensuite étendu à d’autres zones du pays. Nombre de zones de police locales passent par exemple par un accord cadre conclu entre Anvers et la société suédoise Securitas pour se procurer des caméras-piétons (bodycams). Anvers a aussi développé une application pour smartphone et tablettes appelée FOCUS qui a ensuite été généralisée à l’ensemble du pays. La police d’Anvers a ensuite mis en œuvre un “accord de coopération interzonale pour le développement, l’utilisation et la maintenance de solutions policières”. Il semblerait que nombre de zones de police y ont recours pour commander des outils de Cellebrite.
Cellebrite
La société israélienne Cellebrite est spécialisée dans l’extraction et l’analyse de données numériques, en particulier issues de smartphones, qu’ils soient sous iOS ou Android. Elle fournit des outils nommés KIOSK ou Universal Forensic Extraction Device (UFED), qui permettent de forcer l’accès aux appareils mobiles, même lorsqu’ils sont verrouillés et protégés par un mot de passe.
À en croire ses publicité, mais aussi certains documents ayant fuité, Cellebrite arrive à contourner la sécurité de la plupart des téléphones vendus sur le marché, à l’exception des modèles les plus récents de Pixel (Google) et d’iPhone (Apple). L’accès est rendu encore plus difficile lorsque les appareils ont été éteints et n’ont pas été déverrouillés une première fois (état dit BFU, pour before first unlock).
Cellebrite a été impliquée dans plusieurs scandales liés à l’utilisation de ses technologies aux frontières de l’Europe ou par des régimes autoritaires comme la Turquie, les Emirats Arabes Unis ou la Russie. En Birmanie, ses outils auraient été utilisés pour surveiller des journalistes et des militant·es, exacerbant les violations des droits humains. En Serbie également, des activistes et journalistes ont été ciblés par les autorités, comme le mentionne le rapport « A Digital Prison » publié en 2024 par Amnesty International.
À l’heure où les messageries chiffrées se répandent, un tel outil est particulièrement attrayant pour les forces de police, mais aussi pour les agents du fisc. D’autant plus que ce matériel est relativement peu couteux. D’après nos estimations, les zones de police belges dépensent entre 10 000 et 20 000 € pour s’équiper de ce type de matériel et acheter les licences. La zone de police de Demerdal déclare dans son rapport annuel de 2020 utiliser cet outil principalement pour enquêter sur des affaires de drogues, mais aussi de meurtre ou de vol, et même en cas de disparition ou de suicide. Alors qu’on pourrait s’attendre à ce que ce type d’outil soit réservé à des unités spécialisées de la Police Fédérale, nos recherches indiquent plutôt que la plupart des zones de police disposent d’outils fournis par Cellebrite (ou par son principal concurrent, le suédois MSAB, qui fournit le logiciel XRY).
Pegasus (NSO Group)
Pegasus est un logiciel espion (spyware) conçu pour infiltrer les smartphones à distance, qu’ils soient soient sous iOS ou Android. Le logiciel exploite des failles de sécurité dans les systèmes d’exploitation et les app pour s’immiscer dans le téléphone de ses cibles. Il fonctionne parfois par hameçonnage (phishing), mais arrive aussi souvent à infecter des appareils sans nécessiter d’action de la part de l’utilisateur·ice (on parle alors d’attaque zero-click). Une fois dans le téléphone, Pegasus a littéralement accès à tout : messages, appels, photos, géolocalisation, et peut même activer le micro ou la caméra.
Pegasus et Cellebrite sont tous deux des outils d’intrusion numérique, mais Pegasus fonctionne à distance en exploitant des failles de sécurité dans des infrastructures numériques robustes, comme celles de WhatsApp, qui investissent des moyens importants dans leur sécurité et bénéficient de mises à jour régulières. Pegasus doit donc s’appuyer sur des techniques avancées et coûteuses pour identifier et exploiter des vulnérabilités dans ces systèmes – une faille découverte dans WhatsApp se monnaie par exemple plusieurs millions de dollars. Par conséquent, pour un pays comme la Belgique, en plus de l’achat de la licence, on estime à plus de $ 50 000 le coût pour chaque infection de téléphone par Pegasus. En revanche, Cellebrite repose sur un accès physique aux smartphones, souvent des appareils grand public, la plupart du temps peu maintenus à jour. Cela lui permet de tirer parti des failles connues des versions obsolètes des systèmes d’exploitation et d’offrir un service relativement bon marché.
Fondée en 2010 par d’anciens membres de l’Unité 8200 de l’armée israélienne, NSO Group est l’entreprise israélienne qui développe et commercialise Pegasus. Elle se présente comme un fournisseur d’outils destinés exclusivement aux agences gouvernementales, dans le but de lutter contre le terrorisme et la criminalité organisée. En pratique, cependant, le Projet Pegasus – une enquête journalistique internationale menée par Forbidden Stories, en collaboration avec Amnesty International et plusieurs médias – a révélé l’utilisation du logiciel espion Pegasus pour surveiller des journalistes, militant·es, opposant·es politiques à travers le monde, et même des chefs d’État. Le Projet Pegasus a dévoilé que des numéros de téléphone appartenant à des décideurs politiques belges, comme Charles et Louis Michel, figuraient parmi les cibles supposées. Il a aussi révélé qu’en Belgique, des militant·es pour l’autodétermination du Sahara occidental et des journalistes travaillant sur le Rwanda avaient été ciblés par le logiciel espion.

En fournissant ces outils de surveillance par le biais d’entreprises privées comme NSO Group, Israël acquiert un avantage stratégique considérable en matière de renseignement. Lorsqu’un pays achète Pegasus ou un autre logiciel de surveillance, il doit fournir des informations sur ses cibles principales (opposants politiques, journalistes, activistes, ennemis étrangers, etc.). Israël, en tant que fournisseur, pourrait accéder à ces listes de surveillance, obtenant ainsi une compréhension approfondie des cibles prioritaires de ces États. Israël peut alors adapter ses relations diplomatiques, anticiper les menaces et exercer une influence sur ces gouvernements.
Israël a tiré parti de cette stratégie diplomatique pour s’assurer un soutien politique auprès de plusieurs États africains dans les instances internationales, notamment lors des votes concernant la question palestinienne à l’ONU. Si des pays comme l’Afrique du Sud et l’Algérie maintiennent une position résolument critique envers la politique israélienne, d’autres, tels que le Cameroun et le Kenya, ont adopté une approche plus conciliante, souvent en échange de partenariats incluant des transferts de technologies de surveillance et de renseignements.
Quant à savoir dans quelle mesure Pegasus est utilisé par la Belgique, la Police Fédérale belge « ne communique pas sur les moyens techniques et/ou tactiques mis en œuvre dans le cadre d’enquêtes et missions ». Même son de cloche du côté de la Sûreté de l’État. Mais d’après le PDG de NSO : « presque tous les pays européens utilisent Pegasus, » en ce compris la Belgique. Le ministère de la Justice a déclaré que l’utilisation de Pegasus n’était pas illégale et des sources proches de la police affirment que le logiciel est utilisé dans le cadre d’affaires de stupéfiants, de pédocriminalité et de terrorisme.
BriefCam
Mis à part Cellebrite, la police anversoise utilise le logiciel d’analyse d’images BriefCam. Bien qu’il soit difficile d’obtenir des informations exhaustives sur le sujet, on sait aussi que les polices de Courtrai, Genk, Liège, ou Bruxelles et la Police Fédérale en ont fait l’acquisition.
BriefCam est une entreprise israélienne spécialisée dans l’analyse vidéo, récemment rachetée par le groupe japonais Canon. Cette société est impliquée dans la surveillance des territoires palestiniens occupés. D’après le centre de recherche indépendant Who Profits?, sa technologie, notamment le système de Video Synopsis, est utilisée par le ministère israélien du logement et de la construction pour surveiller des gated communities israéliennes au sein de quartiers palestiniens de Jérusalem-Est.
Dans le cadre d’enquêtes, la police belge utilise aussi le logiciel israélien BriefCam pour analyser rétrospectivement des images. Ce logiciel génère des résumés vidéo en condensant des heures de séquences filmées, pour ensuite classer les incidents en fonction de critères tels que les effets personnels des suspects, la couleur de leurs vêtements, ou leur genre.
Mais BriefCam a surtout la particularité d’intégrer la possibilité d’effectuer de la reconnaissance faciale. Les zones de police ont tendance à nier faire usage de cette option. La Police Fédérale, quant à elle, ne cache pas son intérêt : cette fonctionnalité fait d’ailleurs partie du cahier des charges de l’appel d’offres qu’elle a récemment publié pour le renouvellement de ses licences BriefCam.
Il n’existe pourtant pas de cadre légal pour utiliser la reconnaissance faciale en Belgique. Le récent règlement sur l’intelligence artificielle (AI Act) de l’Union Européenne interdit l’utilisation de reconnaissance faciale de masse en direct, mais prévoit que les États membres puissent légiférer pour introduire des exceptions à cette interdiction. C’est malheureusement l’intention de la Belgique, comme en témoigne l’accord de gouvernement Arizona (voir la déclaration gouvernementale du 4 février 2025).
TA9/Rayzone et Interionet
De plus en plus d’interactions humaines sont maintenant numérisées et passent par Internet. Les réseaux sociaux, en particulier, sont réputés pour inciter leurs utilisateur·ices à partager toujours plus de pans de leur vie sur les plateformes. À tel point, qu’il n’est pas sûr, à l’heure actuelle, qui de l’État ou de Facebook connait le plus de détails sur les gens. La police voudrait bien évidemment pouvoir exploiter ces mines d’information, on voit donc fleurir des unités dédiées à l’Open Source Intelligence (OSINT), soit la recherche en sources ouvertes, qui tentent d’accéder aux informations disponibles en ligne et d’en faire sens.
La division OSINT de la Police Fédérale prévoit d’utiliser la plateforme d’investigation et d’analyse de données de masse IntSight de TA9/Rayzone dans le cadre du projet i-Police. Dans le rapport « Petit Pays, Big Data », Corentin Debailleul explique que ce projet de la Police Fédérale, en préparation depuis plus de dix ans, vise à mettre à jour l’infrastructure numérique de la police, largement obsolète. L’État belge a passé un contrat de 300 millions d’euros avec l’entreprise française Sopra Steria pour réaliser cette modernisation. Ce chantier est aussi vu comme une occasion de centraliser toutes les bases de données policières et autres informations à disposition de la police dans un même “lac de données”. Il sera alors possible de faire tourner des logiciels d’analyse. Pour ce faire, la police compte sur une série de sous-traitants, dont la liste exacte n’est pas disponible mais dont certains noms ont filtré dans la presse : Microsoft (USA), NicheRMS365 (Canada), TA9 et Interionet (Israël). Interionet, est dirigé par Yair Pecht, ancien directeur général du groupe israélien NSO. Les antécédents controversés de NSO ont conduit ses dirigeants à multiplier le nombre de start-ups satellites, telles qu’Interionet. Cela soulève de sérieuses questions sur les engagements éthiques des autorités belges, mais aussi sur la possibilité d’éventuelles « portes dérobées » (backdoors) qui permettraient un accès illégal à des données particulièrement sensibles.
TA9 est une société faisant partie du groupe israélien Rayzone. Ce groupe est dirigé Yohai Bar-Zakai, qui n’est autre que l’ancien directeur adjoint de l’Unité 8200. D’après son site web, le nom de la société « a été inspiré par le livre emblématique d’Isaac Asimov, Nine Tomorrows [traduit sous le titre L’avenir commence demain]. Dans cette histoire, Asimov imagine une technologie informatique capable d’exprimer toutes les connaissances de l’univers. Cet ordinateur répond à des questions présentées en langage naturel et est utilisé pour étudier l’économie mondiale, maintenir la sécurité et faciliter le développement de l’humanité ».
Une telle vision fétichise les données et les outils qui les traitent. TA9, en aspirant à une omniscience universelle matérialisée dans un ordinateur soi-disant capable de répondre à toutes les questions humaines, témoigne de ce que l’on pourrait qualifier de quête de toute-puissance proprement divine. Dans un tel contexte, il n’est donc pas étonnant que les promoteurs de nouvelles technologies s’autoproclament « techno-évangélistes ».
Comment se protéger contre ces outils de surveillance ?
Même si les logiciels d’espionnage développés en Israël, comme Pegasus de NSO Group ou l’UFED de Cellebrite, sont d’une grande sophistication, il reste possible de s’en prémunir. Se défendre efficacement contre ces technologies implique d’abord de comprendre les failles qu’elles exploitent, puis d’adopter une stratégie de sécurité mobile rigoureuse. Cela passe par des pratiques d’hygiène numérique concrètes, comme utiliser des outils qui prennent la sécurité au sérieux (GrapheneOS, Tails, QubesOS), éviter de cliquer sur des liens inconnus, compartimenter ses usages en utilisant différents appareils pour différentes tâches, ou encore sécuriser ses connexions grâce à un VPN.
Il est essentiel, comme appelle à le faire Matthew Green dans l’article « A case against “security nihilism” », de ne pas céder à une forme de “nihilisme de la sécurité”, cette idée selon laquelle les attaques numériques seraient devenues si complexes et inévitables qu’aucune défense n’aurait vraiment de sens. Une telle posture mène à l’inaction et au fatalisme, soit précisément ce que recherchent les attaquants. En réalité, chaque précaution, aussi modeste soit-elle, permet de réduire la surface d’attaque et complique la tâche des logiciels espions.
C’est là qu’intervient la notion de coût de la surveillance. Plus on applique de mesures de sécurité cohérentes et bien pensées, plus on force l’adversaire à investir du temps, des compétences et des ressources pour tenter de nous compromettre. En adoptant une approche de réduction des risques, on rend l’espionnage plus difficile, plus coûteux, et parfois même impossible.
Certes, la sécurité absolue n’existe pas – c’est une vérité bien connue dans le domaine – mais cela ne signifie pas pour autant qu’il faille baisser les bras. Adopter une posture de vigilance, se former aux bons réflexes, et mettre en place des outils de protection adaptés constituent déjà une défense précieuse face à des menaces aussi avancées que Pegasus ou Cellebrite.
III. L’inventivité palestinienne face à l’innovation israélienne
Loin de se contenter de subir la surveillance et la répression israéliennes, les Palestinien·nes développent des formes variées de résistance, à la fois individuelles et collectives, pour préserver leur dignité et leur autonomie. Leur exemple pourrait bien nous inspirer.
Brouiller les pistes…
Selon Helen Nissenbaum et Finn Brunton, l’obfuscation est une stratégie de résistance à la surveillance qui consiste à produire des informations ambiguës, confuses ou trompeuses pour perturber les systèmes de collecte de données. Plutôt que de réduire la quantité de données partagées, l’offuscation en génère davantage, rendant difficile l’identification ou l’analyse des informations sensibles. Iels expliquent comment cette méthode peut être utilisée comme un outil de protestation et de sabotage contre la surveillance omniprésente exercée par les gouvernements, les entreprises et les publicitaires.
Dans une contribution intitulée « Shaping surveillance futures: Palestinian responses to Israeli surveillance technologies », l’anthropologue Maya Avis raconte comment les manifestant·es à Gaza mettent en application ces principes. Iels allument de grands feux autour de leurs rassemblements. La fumée est destinée à obscurcir la vision des soldats et à protéger les manifestant·es. Iels amènent aussi des lasers et des miroirs utilisés pour éblouir et perturber les tireurs d’élite israéliens positionnés à distance.
M. Avis raconte que les Palestinien·nes prononcent les noms des personnes recherchées par les forces israéliennes sur les réseaux sociaux et dans leurs communications privées, dans l’intention d’embrouiller les outils de surveillance supposément programmés pour identifier des mots spécifiques. Après des centaines d’arrestations de Palestinien·nes liées à leur activité sur les réseaux en 2015, l’idée s’est largement répandue que les logiciels espions étaient constamment utilisés à leur encontre. Depuis, ces outils font l’objet de craintes, de rumeurs et de plaisanteries, qui permettent de tenir face à la violence d’une telle invasion dans la vie intime, mais qui ont aussi pour conséquence d’augmenter la prise de conscience générale de la surveillance.
L’anthropologue rapporte aussi l’histoire du camp de réfugiés palestiniens Shuafat à Jérusalem, comptant quelque 140 000 personnes et assiégé par les forces israéliennes fin 2022 à la suite d’un tir mortel contre un soldat israélien sur un checkpoint. Udai Tamimi, le suspect numéro 1, avait le crâne rasé, ce qui a amené des habitant·es du camp à se raser les cheveux, de manière à compliquer la recherche du fugitif. Cette pratique s’ajoutait à celle, devenue courante, d’utiliser dans les communications numériques les noms susceptibles d’agiter la reconnaissance automatique. Ainsi, dans une vidéo devenue virale, une femme du camp demande à son partenaire s’il a bien changé la couche d’Udai…
Quelles perspectives ?
En les tournant en dérision, les pratiques palestiniennes renforcent la conscience des pratiques de surveillance israéliennes et dessinent des formes de résistance collective relativement éloignées des préoccupations individuelles sur la vie privée qui animent les débats lorsque les questions de surveillance sont abordées en Europe.
Le mouvement Boycott, Désinvestissements, Sanctions (BDS) – qui milite pour mettre fin au soutien international à l’oppression des Palestinien·nes et pour augmenter la pression sur Israël de manière à faire respecter le droit international – appelle les Belges à s’opposer au contrat entre la Police Fédérale et Interionet en raison de l’utilisation par l’entreprise de Palestinien·nes comme cobayes pour son logiciel de surveillance avant de le commercialiser à l’échelle mondiale.

En description : Les Palestinien·nes appellent à faire pression pour annuler le contrat de la police belge avec la société israélienne de logiciels espions Interionet. La société cache qu’elle est basée dans l’Israël de l’apartheid et que sa technologie de reconnaissance faciale a été testée sur des Palestinien·nes. #MilitaryEmbargo #BanSpyware #IsraelOutOfMyPhone
Cet appel centré sur Interionet, peut bien évidemment être étendu à toutes les sociétés israéliennes présentées dans cet article. Il est bien sûr impératif de répondre à l’appel BDS, essentiel pour mettre la pression sur l’État d’Israël. Cependant, cela ne doit en aucun cas se traduire par le remplacement des outils de surveillance israéliens par des alternatives belges ou européennes sous prétexte de “souveraineté technologique”. Une telle substitution ne ferait que perpétuer une logique sécuritaire. Il est crucial de rejeter ces discours qui normalisent la surveillance de masse et de refuser catégoriquement l’utilisation de ces outils, quelle que soit leur origine.
Dans son Discours sur le colonialisme en 1950, Aimé Césaire a formulé l’idée que la brutalité du fascisme et du nazisme européens étaient un « formidable choc en retour » de la violence coloniale exercée au Sud. Michel Foucault a repris cette idée, pour lui, les méthodes de domination, conçues pour contrôler et subjuguer les populations colonisées, se reconfigurent et se réinsèrent dans l’ordre domestique métropolitain. En d’autres termes, les techniques qui opèrent dans l’espace colonisé, loin de disparaître avec la fin de l’empire, prennent la forme moderne des mécanismes de régulation et de gestion sociale au sein même des sociétés occidentales. Ce « retour de flamme » des pratiques répressives montre que la violence et le contrôle ne disparaissent jamais, mais s’adaptent pour contourner les apparences de liberté et de démocratie, illustrant une continuité troublante entre l’histoire coloniale et la gouvernance contemporaine.
Dans Villes sous contrôle, Stephen Graham observe le même type d’effet boomerang lorsque des mesures de surveillance déployées par l’armée états-unienne en Iraq, comme la généralisation des caméras de surveillance ou l’usage de drones, sont ensuite devenues la normalité dans les centres urbains aux USA. Lorsqu’elles reviennent dans la métropole, les techniques de surveillance les plus invasives tendent à être d’abord appliques aux migrant·es. On le voit aussi en Belgique, où un partenariat a été conclu entre la police israélienne et la zone de police Westkust (La Panne, Coxyde et Nieuport) pour tester de nouveaux modes de surveillance de migrant·es en Mer du Nord. Des policiers de cette même zone sont d’ailleurs partis en Israël pour suivre des séminaires et des entrainements durant une semaine de stage sur le thème de « la lutte contre les crimes de haine et contre le terrorisme ».
Si la police et l’armée sont généralement considérées comme remplissant des fonctions très différentes sur des corps distincts : national pour la première, étranger pour la seconde. On peut néanmoins regarder ce que fait la police comme une « guerre intérieure » de « contre-insurrection » pour mettre aux pas toutes celles et ceux qui pourraient envisager contester l’ordre en place. Il est donc clair que face à ces mesures de pacification, il nous appartient d’inventer des formes de résistance individuelles et collectives.
